"Un dimanche en musique au Manoir de Ban", par Valérie Débieux


Charlie n’était pas loin.
Il est des dimanches où tout semble avoir été discrètement mis en scène.
Ce dimanche 13 septembre, au Manoir de Ban, le soleil était de la partie. La lumière traversait les arbres du parc, le Léman se devinait au-delà du paysage, et cette demeure où Charlie Chaplin passa les dernières années de sa vie semblait avoir retrouvé, le temps d’une matinée, quelque chose de l’insouciance des jours heureux.
À l’occasion de la 80e édition du Septembre Musical Montreux-Vevey, le Manoir de Ban s’associait pour la première fois au festival. Un brunch avait été imaginé dans le parc, suivi d’un concert gratuit sur la terrasse du Manoir.
Sur le papier, l’idée était belle.
Dans la réalité, elle l’était davantage encore.
Il y avait le soleil, la douceur de septembre, les tables installées dans le parc, cette étrange sensation de paix que l’on éprouve parfois dans les lieux chargés d’histoire. Et puis la musique.
Marina Viotti entra en scène.

Et soudain, le concert ne fut plus tout à fait un concert.
Ce fut un spectacle.
Car Marina Viotti possède quelque chose qui devient rare : elle ne se contente pas de chanter admirablement. Elle raconte, joue, sourit, provoque, plaisante, regarde son public et l’entraîne avec elle. Elle abolit cette petite frontière invisible qui sépare parfois la scène de ceux qui sont venus l’écouter.
Mezzo-soprano à la carrière internationale, formée d’abord à la flûte, puis à la philosophie et à la littérature avant de se consacrer au chant, elle possède une liberté artistique qui explique sans doute cette aisance à passer d’un univers à l’autre. Bel canto, chanson, jazz, cabaret : chez elle, les genres ne s’opposent pas. Ils conversent.
Et quel programme !
William Bolcom ouvrait la porte avec Toothbrush Time. Puis venaient Bésame mucho, Bizet et Carmen, Erik Satie et son merveilleux Je te veux, Ravel, Tchaïkovski, Cry Me a River, Kurt Weill, Offenbach, Mozart, Jacques Brel…
En un peu plus d’une heure, plusieurs mondes avaient rendez-vous sur la même terrasse.
À ses côtés, la magnifique basse de Mark Kurmanbayev apportait sa profondeur et sa chaleur, notamment dans l’air du prince Grémine d’Eugène Onéguine et dans le duo de Don Giovanni, Là ci darem la mano. Todd Camburn au piano, Antoine Brochot à la contrebasse et Gerry Lopez au saxophone complétaient cette petite formation avec une complicité et une élégance remarquables.
Mais ce qui rendit cette matinée si particulière fut peut-être ce qui échappe justement aux programmes.
Marina Viotti parlait.
Elle racontait.
Elle faisait rire.
Elle passait de l’opéra au cabaret sans jamais donner l’impression de changer de monde. À un moment, elle invita même deux hommes du public à monter sur scène, le temps d’une chanson. Et voilà que les spectateurs devenaient, pour quelques minutes, personnages du spectacle.
On ne pouvait alors s’empêcher de penser à l’homme qui avait vécu ici.
Chaplin aurait probablement aimé cela.
Lui qui savait mieux que personne qu’un geste peut parfois en dire davantage qu’un long discours, que le rire et la mélancolie ne sont jamais très éloignés l’un de l’autre, aurait sans doute apprécié cette façon de faire tomber les barrières entre les arts.
Il aurait aimé, peut-être, cette chanteuse capable de faire sourire quelques secondes avant de bouleverser.
Il aurait aimé cette manière de mêler le populaire et le savant, Mozart et Brel, Bizet et Cry Me a River, Offenbach et le jazz.
Il aurait surtout aimé voir le public rire.
Car quelque chose de profondément chaplinien flottait ce matin-là au-dessus de la terrasse du Manoir de Ban : l’idée que l’art n’a pas nécessairement besoin d’être solennel pour être grand.
Puis vint La Chanson des vieux amants.
Dans ce parc où Chaplin avait lui-même vieilli auprès d’Oona, les mots de Brel prenaient soudain une autre couleur.
Hasard du programme, sans doute.
Mais les beaux moments sont souvent faits de ces hasards-là.
Et lorsque les dernières notes se sont éteintes, personne ne semblait très pressé de rompre le charme. Le parc était toujours là. Le soleil aussi. Les musiciens saluaient. Marina Viotti souriait.
Pendant quelques instants encore, le Manoir de Ban avait cessé d’être seulement un musée consacré à un immense artiste disparu.
Il était redevenu une maison vivante.
Une maison où l’on mange, où l’on parle, où l’on rit, où l’on écoute de la musique.
Une maison où Chaplin, peut-être, aurait simplement tiré une chaise pour s’asseoir parmi nous.
Pour une première collaboration entre le Manoir de Ban et le Septembre Musical Montreux-Vevey, il était difficile d’imaginer plus belle réussite.
Alors, au moment de quitter le parc, une pensée venait naturellement :
"Vivement septembre prochain".
Valérie DEBIEUX (13 septembre 2026)

© Photographies Valérie Débieux



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