« Bossuet – De la dignité des pauvres et des devoirs des riches », textes précédés d’un essai d’Alain Supiot
- Valérie DEBIEUX

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Il est des livres qui paraissent à contre-courant de leur époque. Celui qu’Alain Supiot consacre aux textes de Bossuet sur la pauvreté appartient à cette catégorie. En réunissant deux sermons et le Panégyrique de saint François d’Assise, précédés d’un long essai, le professeur émérite du Collège de France ne propose pas un simple exercice d’érudition. Il nous invite à écouter une voix du XVIIᵉ siècle qui semble étonnamment s’adresser au XXIᵉ.
La surprise est grande. Bossuet, que l’on réduit souvent à l’orateur de Louis XIV ou au prédicateur des fastes de Versailles, apparaît ici sous un jour inattendu. Son discours est d’une vigueur presque dérangeante. Les pauvres n’y sont pas présentés comme les bénéficiaires de la générosité des riches, mais comme ceux qui occupent, dans l’ordre chrétien, la première place. Les riches, quant à eux, ne trouvent leur légitimité qu’en se mettant à leur service. Bossuet renverse ainsi l’ordre apparent du monde : ce qui semble être faiblesse devient dignité ; ce qui paraît puissance devient responsabilité.
C’est précisément ce « renversement de l’ordre du monde » qu’Alain Supiot met en lumière. Son essai montre que cette intuition de Bossuet dépasse largement le cadre religieux. Depuis plusieurs siècles, les sociétés occidentales n’ont cessé de chercher un équilibre entre richesse, solidarité et justice. Les révolutions, l’invention de l’État social, puis les remises en cause contemporaines de celui-ci constituent autant d’étapes d’une même interrogation : comment une communauté humaine peut-elle demeurer une communauté si chacun ne poursuit que son intérêt particulier ?
La force du livre réside dans cette confrontation permanente entre le XVIIᵉ siècle et notre temps. Alain Supiot ne cherche jamais à transformer Bossuet en penseur moderne. Il ne lui prête pas des idées qui ne sont pas les siennes. Mais il montre que certaines de ses intuitions possèdent une portée universelle. Lorsque Bossuet condamne « l’insatiable désir d’amasser », il ne critique pas seulement l’avarice individuelle ; il dénonce un ordre social où l’accumulation des richesses finit par devenir une fin en soi comme dans le Calvinisme. « […] si la Réforme protestante a aboli le clergé régulier et les monastères, c’est pour intimer à tout chrétien de vivre comme un moine dans le siècle. Un abîme sépare toutefois l’ascétisme de Calvin de celui de saint François : l’ascétisme des puritains ne consiste pas à se dépouiller des richesses, mais au contraire à refuser d’en jouir pour les accumuler sans relâche, car elles sont en ce monde le signe tangible de l’élection divine. À rebours de l’idéal franciscain, un large consensus s’est ainsi établi depuis les débuts de l’ère industrielle pour identifier le progrès à l’enrichissement. » À l’heure où la réussite économique tend parfois à constituer la mesure ultime de la valeur des personnes, ces pages prennent une résonance singulière.
Son ouvrage rappelle que le pauvre n’est pas seulement celui qui manque de biens matériels. Le véritable scandale est que le pauvre devienne invisible ou soit considéré comme inutile. Derrière la question de la pauvreté se profile celle de la dignité humaine. Une société se juge moins à la richesse qu’elle produit qu’à la manière dont elle considère les plus fragiles. C’est pourquoi ce livre dépasse largement la seule réflexion religieuse ou historique : il constitue une méditation sur le lien social lui-même.
Le style de Bossuet conserve toute sa puissance. Ainsi, son Sermon sur l’impénitence fatale, qui est une mise en garde contre le danger de remettre sans cesse sa conversion à plus tard, il écrit à propos du mauvais riche : « Ses plaisirs et ses affaires partagent ses soins : par l’attache à ses plaisirs, il n’est pas à Dieu ; par l’empressement de ses affaires, il n’est pas à soi ; et ces deux choses ensemble le rendent insensible aux malheurs d’autrui. Ainsi, notre mauvais riche, homme de plaisirs et de bonne chère, ajoutez, si vous le voulez, homme d’affaires et d’intrigues, étant enchanté par les uns et occupé par les autres, ne s’était jamais arrêté pour regarder en passant le pauvre Lazare qui mourait de faim à sa porte ». La langue de Bossuet est ample, rythmée, traversée d’images saisissantes. Elle n’a rien perdu de sa force oratoire. Alain Supiot a eu l’heureuse idée de laisser ces textes parler d’eux-mêmes, tout en les accompagnant d’un appareil critique discret et lumineux. Son introduction permet au lecteur contemporain d’entrer dans cette pensée sans en atténuer l’exigence.
Au fond, l’actualité de Bossuet tient peut-être à une idée très simple : une société ne se définit pas seulement par ses performances économiques, mais par les devoirs qu’elle reconnaît envers les plus vulnérables. Là réside sans doute la véritable modernité de ces sermons.
À travers cette publication, Alain Supiot ne nous demande pas d’adopter les catégories intellectuelles du Grand Siècle. Il nous invite à accepter que certains textes anciens puissent encore interroger nos certitudes. C’est le signe des grandes œuvres : elles ne vieillissent pas. Elles attendent simplement que chaque époque découvre ce qu’elles ont encore à lui dire.
Je crois que cet ouvrage est appelé à devenir une référence. Non seulement parce qu’il remet à la disposition du public trois textes majeurs de Bossuet, mais surtout parce qu’Alain Supiot réussit ce qui est sans doute le plus difficile : faire dialoguer le XVIIᵉ siècle avec notre présent sans jamais trahir ni l’un ni l’autre. Le lecteur referme ce livre avec une impression rare : celle d’avoir lu un classique, et pourtant d’avoir entendu parler de notre monde.
Valérie DEBIEUX (21 juillet 2026)
(Les Belles Lettres, 168 pages, février 2026)



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