"Rien de nouveau, sinon les masques : Lettre fictive à notre temps, dans la voix d’Agatha Christie", Valérie Debieux
- Valérie DEBIEUX

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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Cinquante ans après la disparition d’Agatha Christie, j’ai tenté un exercice d’imagination et de fidélité mêlées. Non pas la pasticher, ni parler à sa place, mais m’approcher de son regard — ce regard calme, ironique, attentif aux failles humaines plus qu’aux tumultes de l’époque.
En tant que romancière, je me suis demandé comment elle observerait notre monde d’aujourd’hui, en ce 12 janvier 2026 : ce qu’elle verrait derrière les écrans, ce qu’elle entendrait dans les silences, ce qu’elle reconnaîtrait — car la nature humaine, elle, n’a guère changé.
J’ai alors imaginé une lettre fictive, écrite de sa main, non comme un jugement, mais comme une observation patiente.
Une lettre où le crime n’est jamais loin, mais où l’essentiel demeure ailleurs : dans les mensonges ordinaires, les vertus affichées, et cette vérité discrète que l’on préfère souvent ne pas regarder en face.
Ce texte est une invitation à lire le monde comme elle lisait les êtres: sans bruit, sans hâte — et sans indulgence excessive.

© Photos D.R.
12 janvier 2026
Il me semble que le monde, aujourd’hui, fait beaucoup de bruit pour masquer son malaise.
Jamais les êtres humains n’ont autant communiqué, et jamais ils ne se sont si peu compris. On se parle à toute heure, on s’écrit sans se voir, on se regarde sans s’écouter. La parole est devenue rapide, mécanique, souvent excessive — et pourtant l’essentiel demeure tu.
On prétend tout savoir. Les machines enregistrent, calculent, prédisent. Elles savent où nous allons, ce que nous aimons, ce que nous craignons vaguement. Elles ignorent, en revanche, ce que nous dissimulons avec soin : la jalousie qui s’enracine, l’humiliation ancienne, la peur d’être inutile. Or c’est toujours là que naissent les véritables drames.
La morale s’affiche désormais à haute voix. Chacun tient à prouver qu’il est du bon côté, qu’il pense correctement, qu’il compatit comme il faut. Mais l’on confond trop souvent vertu et exhibition. J’ai toujours observé que les crimes les plus résolus sont commis par des personnes parfaitement respectables, soucieuses de leur image, et sincèrement convaincues de leur bon droit.
Ce monde moderne s’indigne rapidement, juge sans attendre, puis passe à autre chose. Il aime les coupables désignés, les vérités simples, les fins rapides. Il se méfie du doute, de la nuance, du silence — ces choses pourtant indispensables à toute compréhension honnête de l’âme humaine.
Les personnes âgées y deviennent invisibles. On les consulte rarement, on les écoute encore moins. C’est une erreur. Elles ont vu le même orgueil sous d’autres formes, les mêmes passions habillées autrement. Le progrès n’a jamais aboli la nature humaine ; il lui a seulement offert de nouveaux déguisements.
Je constate aussi une fatigue profonde. Une lassitude que ni le confort, ni les écrans, ni les promesses de lendemains meilleurs ne parviennent à dissiper. Les gens dorment mal, pensent trop, et ressentent confusément qu’ils jouent un rôle dont ils ont oublié l’origine.
Si un crime devait être commis aujourd’hui — et il le sera, car il l’est toujours — il ne naîtrait pas du chaos, mais de l’ordre. Pas de la misère, mais de la comparaison. Pas de la haine ouverte, mais d’un ressentiment poli, longtemps contenu, enfin jugé légitime.
Car, en ce 12 janvier 2026 comme en toute époque, la vérité demeure simple, et profondément dérangeante : ce ne sont pas les temps qui changent les hommes — ce sont les hommes qui trouvent sans cesse de nouvelles façons de se mentir.
Et c’est là, précisément, que commence toute enquête digne de ce nom.
Agatha Christie imaginée par Valérie DEBIEUX (12 janvier 2026)



Regard aigu et mise au point sur les éclipses et les brouillards de l’âme. Merci, Valerie Debieux , pour cet excellent pastiche.