"La bibliothèque des étoiles, ou comment Saint-Exupéry et Cingria m’ont appris à regarder la BCU de Fribourg", par Valérie Debieux


Il aurait fallu un avion à Saint-Exupéry pour mesurer l’ampleur de la métamorphose. Et une bicyclette à Charles-Albert Cingria pour en explorer les détours.
L’un serait arrivé par le ciel, l’autre par les rues de Fribourg.
Le premier aurait reconnu un vaisseau. Le second, une invitation à la flânerie.
Tous deux auraient eu raison.
Car la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg vient d’accomplir quelque chose d’extraordinaire : elle a grandi sans renier son histoire. Elle a ouvert ses murs, libéré ses livres, accueilli la lumière et offert à la ville un immense espace de savoir, de rencontres et de liberté.
Et moi, qui ai appris mon métier de bibliothécaire entre ses murs, je la regarde aujourd’hui avec cet émerveillement particulier que l’on éprouve devant un être cher que l’on retrouve transformé.
Le "vaisseau" a pris son envol
Saint-Exupéry aurait probablement commencé par regarder la lumière.
Il aurait observé les lignes du bâtiment, ses ouvertures, ses perspectives. Il aurait compris qu’un édifice, comme un avion, ne prend véritablement son sens que lorsqu’il permet à l’homme d’aller plus loin.
La nouvelle BCU a quelque chose d’un appareil prêt au départ.
Ses ailes sont faites de verre, de pierre et de livres. Ses passagers ne portent pas de bagages, mais des questions. Ils embarquent pour quelques heures, parfois pour une journée entière, et reviennent rarement tout à fait semblables.
Car on ne voyage pas seulement en franchissant des frontières.
On voyage en ouvrant un livre.
En découvrant une idée qui contredit la nôtre.
En rencontrant, au détour d’une page, un homme mort depuis trois siècles et qui trouve encore le moyen de nous parler.
Saint-Exupéry savait que les distances ne se mesurent pas uniquement en kilomètres. Il aurait trouvé ici de quoi traverser des continents sans quitter Fribourg.
Et Cingria ?
Il serait probablement entré sans se préoccuper de la destination.
Il aurait commencé par admirer un détail architectural, se serait arrêté devant un ouvrage d’histoire médiévale, aurait découvert une partition, puis se serait laissé entraîner vers quelque sujet parfaitement imprévu.
Il serait peut-être ressorti trois heures plus tard, enchanté, avec cette impression délicieuse d’avoir beaucoup appris sans avoir jamais véritablement cherché quoi que ce soit.
C’est cela, le génie d’une bibliothèque.
Elle offre des itinéraires à ceux qui en ont besoin.
Et des chemins de traverse à tous les autres.
Le libre accès ou la liberté de se perdre
Il fut un temps où une grande partie des livres attendait patiemment dans les magasins.
Il fallait connaître leur existence, consulter un catalogue, formuler une demande.
« Aujourd’hui, quelque 200 000 documents sont proposés en libre accès ».
Deux cent mille invitations à la curiosité !
Cingria aurait applaudi.
Car quel plaisir plus vif que celui de trouver ce que l’on ne cherchait pas ?
On vient consulter un ouvrage sur l’architecture gothique et l’on découvre un traité de botanique. On cherche une étude historique et l’on tombe sur un poète. On s’arrête devant une reliure, on ouvre le livre, on lit une phrase.
Et voilà.
Le voyage commence.
Le libre accès rend aux livres leur pouvoir de séduction.
Ils ne sont plus seulement les réponses à des demandes précises. Ils deviennent des présences, des propositions, des rencontres possibles.
Saint-Exupéry aurait peut-être vu dans ces rayonnages autant de pistes ouvertes vers l’inconnu.
Cingria, lui, aurait simplement pris le chemin le moins direct.
Et il aurait eu bien raison.
Car une bibliothèque dans laquelle on ne peut pas se perdre serait un peu comme un jardin où tous les chemins conduiraient obligatoirement à la sortie.
Près de neuf cents places pour inventer demain
« Il y a désormais environ neuf cents places de lecture et d’étude à la BCU. »
Neuf cents places.
Mais combien de rêves ?
Combien de vocations qui s’ignorent encore ?
Combien de futurs médecins, d’historiens, de juristes, de philosophes, d’enseignants, de scientifiques ?
Combien de jeunes gens qui, un matin, entreront pour préparer un examen et découvriront, presque par hasard, ce qu’ils veulent faire de leur vie ?
Saint-Exupéry aurait regardé ces étudiants comme on regarde des équipages avant le départ.
Certains connaissent leur destination. D’autres hésitent encore sur la route. Tous ont besoin d’un lieu où préparer leur envol.
La bibliothèque leur offre cet espace.
Un bureau. Une chaise. De la lumière. Des livres.
Et cette chose devenue presque luxueuse dans notre monde agité : la possibilité de se concentrer.
Cingria aurait peut-être préféré les observer à distance, avec cette curiosité amusée qu’inspire la jeunesse lorsqu’elle prend très au sérieux des choses dont elle rira vingt ans plus tard.
Il aurait remarqué les regards échangés entre deux rayonnages, les amitiés qui se nouent, les conversations interrompues par un examen imminent.
Car une bibliothèque universitaire est aussi un lieu où l’on apprend à vivre.
On y découvre le savoir, certes.
Mais aussi la patience, le doute, l’effort, la solitude féconde et le bonheur de comprendre.
Et parfois, entre deux ouvrages de droit romain, on y rencontre l’amour.
Ce qui, convenons-en, constitue une manière assez réjouissante d’élargir ses connaissances.
Une parenthèse qui n’en est pas une
Et puis, il y a la cafétéria.
La magnifique Parenthèse.
Quel nom !
Cingria s’y serait installé sans la moindre hésitation.
Il aurait commandé un café, déplié un journal, observé les passants et trouvé dans le mouvement d’une cuillère une raison parfaitement suffisante de méditer sur la civilisation européenne.
Saint-Exupéry, lui, aurait probablement apprécié cet endroit où les voyageurs se retrouvent après avoir traversé des territoires différents.
Car on ne revient pas toujours indemne d’un voyage dans les livres.
Il faut parfois un café pour remettre de l’ordre dans ses idées.
Une conversation pour prolonger une découverte.
Un sourire pour rappeler que le savoir n’a jamais interdit la joie.
La cafétéria est l’un des plus beaux symboles de cette nouvelle bibliothèque.
Elle nous dit que la culture n’a pas à se tenir à distance de la vie.
Qu’on peut être sérieux sans être austère.
Qu’on peut aimer les livres et les éclats de rire.
Et qu’une grande bibliothèque doit aussi savoir offrir à ses lecteurs le plaisir de ne rien faire pendant quelques minutes.
Ce qui, après tout, est parfois le commencement d’une excellente idée.
L’horloge et la rotonde : les étoiles fixes de ma mémoire
Mais voici que le voyage change de direction.
Car si Saint-Exupéry m’a appris à regarder vers le ciel et Cingria à m’émerveiller des chemins de traverse, il est un endroit de cette bibliothèque où je n’ai besoin ni de l’un ni de l’autre.
Il me suffit de fermer les yeux.
Je retrouve l’entrée mythique.
Son horloge.
La salle de la rotonde.
Et soudain, les années s’effacent.
Je ne vois plus seulement la bibliothèque d’aujourd’hui.
Je retrouve celle où j’ai appris mon métier.
L’horloge est là, dans ma mémoire, comme un repère immuable.
Elle comptait les heures de travail, les journées de formation, les rendez-vous, les départs.
Elle mesurait le temps qui passe.
Mais elle ne disait rien de celui qui demeure.
Car les lieux où nous avons appris quelque chose d’essentiel possèdent cette étrange faculté : ils continuent de vivre en nous longtemps après que nous les avons quittés.
Et la rotonde…
La rotonde appartient à ces espaces dont on ne conserve pas seulement l’image, mais aussi l’émotion.
Je revois mes débuts.
Je retrouve l’enthousiasme de celle qui découvre un métier et comprend peu à peu qu’il ne consiste pas simplement à ranger des livres.
Il faut apprendre à les connaître.
À les décrire.
À les retrouver.
À les relier entre eux.
À comprendre ce que cherche un lecteur, même lorsqu’il ne sait pas très bien lui-même comment le formuler.
Il faut apprendre à écouter.
À transmettre.
À rendre accessible ce qui semblait lointain.
Je revois aussi celles et ceux qui m’ont formée, qui m’ont transmis leur expérience, leur patience et cette exigence discrète qui fait la beauté des métiers de bibliothèque.
Je leur dois une part de ce que je suis devenue.
Saint-Exupéry aurait compris cette émotion.
Lui qui savait combien les liens donnent leur valeur aux choses aurait reconnu, derrière ces murs, tout ce qu’une vie y avait déposé.
Cingria, peut-être, se serait arrêté devant l’horloge.
Il aurait regardé l’heure.
Puis il aurait oublié pourquoi il était venu.
Et moi, j’aurais souri.
Parce qu’il est des lieux où le temps ne disparaît pas.
Il s’accumule doucement, comme les pages d’un livre que l’on n’a jamais cessé d’écrire.
La mémoire n’est pas une ancre. C’est une voile.
La nouvelle BCU aurait pu se contenter d’être plus grande.
Elle a choisi d’être plus ouverte.
Elle aurait pu opposer le bâtiment historique à l’architecture contemporaine.
Elle les a fait dialoguer.
Elle aurait pu considérer les livres comme un patrimoine à protéger derrière des portes closes.
Elle les a rapprochés de leurs lecteurs.
Voilà ce qui me réjouit profondément.
Cette bibliothèque n’a pas sacrifié son passé à l’avenir.
Elle a fait du premier la promesse du second.
Saint-Exupéry aurait reconnu dans cette transformation une fidélité à ce qui compte : construire pour l’homme, lui permettre de grandir, lui donner les moyens de rejoindre les autres.
Cingria aurait retrouvé dans ses espaces cette liberté de circulation qui fait naître les découvertes.
Et moi, j’y retrouve la raison pour laquelle j’ai aimé ce métier dès mes premières années.
Une bibliothèque n’est pas un entrepôt de connaissances.
C’est un lieu où le savoir devient vivant parce que quelqu’un vient à sa rencontre.
Un lieu où l’on ne conserve pas seulement ce que les hommes ont écrit.
On y prépare aussi ce qu’ils écriront demain.
Et le voyage continue…
Je regarde aujourd’hui la BCU de Fribourg avec une émotion que je n’aurais peut-être pas su exprimer autrefois.
Il y a la fierté de voir grandir un lieu qui m’a tant donné.
Il y a la joie de découvrir ces espaces ouverts, ces livres désormais à portée de main, ces centaines de places offertes à la jeunesse.
Il y a le plaisir d’imaginer les rencontres, les recherches, les découvertes et les rêves qui prendront naissance entre ses murs.
Mais il y a aussi cette jeune bibliothécaire que je retrouve au détour d’un souvenir.
Elle franchit l’entrée.
Elle passe devant l’horloge.
Elle découvre la rotonde.
Elle ne sait pas encore tout ce que ce métier lui apportera.
Elle ignore les livres qu’elle tiendra entre ses mains, les lecteurs qu’elle accompagnera, les rencontres qui l’attendent.
Elle ne sait pas non plus qu’un jour, bien des années plus tard, elle reviendra regarder cette bibliothèque devenue un immense vaisseau culturel.
Et qu’elle éprouvera, devant sa métamorphose, quelque chose qui ressemble à de la gratitude.
Alors, j’imagine une dernière fois mes deux compagnons de voyage.
Saint-Exupéry est déjà reparti vers ses étoiles.
Cingria enfourche sa bicyclette et s’éloigne dans les rues de Fribourg.
Je reste un instant devant l’horloge.
Le temps a passé.
La bibliothèque a changé.
Moi aussi.
Mais il est une chose que les années n’ont pas emportée : cette joie presque enfantine de savoir qu’au-delà d’une porte, quelque part entre deux rayonnages, un livre m’attend encore.
Et qu’il suffira de l’ouvrir pour que le monde recommence.
Valérie DEBIEUX (22 septembre 2026)




Commentaires