« Émile Chambon (1905-1993) : la magie du réalisme", Philippe Clerc
- Valérie DEBIEUX

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«[…] Mais de nos temps modernes il a rempli le vide
En admirant Rubens, en relisant Ovide
Au cœur de ces dieux morts il a sucé le miel
Et son front souleva la trappe rouillée du ciel
Il a revu l’Olympe, et Vénus, et l’Aurore
Et dans ses beaux dessins tout ce monde il adore.
Je te prédis la gloire et veux te couronner
Car dès que je t’ai vu mes oreilles ont sonné
Et c’est sur cette foi que repose la Ville
Le renom de Genève et de la Suisse, Emile ! »
Henri Ferrare, «Emile Chambon peintre», dactylogramme, avril 1929

"Le retour de Londres", 1966
Émile Chambon est un artiste peintre trop souvent méconnu du grand public et pourtant célébré par le milieu des arts à travers le monde ! Il est né à Genève en 1905 et était très indépendant dans sa manière de créer et de trouver son style. Il n’aimait pas qu’on le compare à Balthus, même si celui-ci avait un grand respect pour le «maître» de Rossinière. Émile Chambon faisait partie de ces autodidactes, même s’il a fréquenté l’École des Beaux-Arts de Genève. Il était très imaginatif, avait le souci du détail, et pouvait peindre de tête tant sa mémoire était impressionnante. Il a toujours peint par nécessité et non par choix, comme s’il était né, palette et pinceaux en main.
Aux Beaux-Arts, il fera la connaissance de Jean van Berchem et d’Edmond Chauvet qui deviendront deux grands amis. Très rapidement et tout au long de sa carrière, il s’est démarqué de ses contemporains et a toujours refusé d’appartenir à un mouvement artistique. La liberté avant tout. Il a eu une production prolifique – abondance de toiles, de dessins et de gravures. Il n’aimait pas être dérangé lorsqu’il travaillait. Ses amis le savaient. Il intégrait son atelier très tôt et ne le quittait que vers dix-neuf heures. Réglé comme un métronome. Il aimait la diversité des genres et des sujets. Il était capable de tout réaliser. Il avait un talent fou.
Constamment en éveil, sa peinture reflète sa personnalité : disciplinée, rigoureuse, précise et curieuse. Par contre, certaines de ses toiles ont pris du temps avant d’être achevées et à ce propos, il disait toujours : «On ne peint pas comme on fabrique un éclair au chocolat. Parfois il faut attendre que cela mûrisse» !

"L'oeil-de-boeuf, 1956"
Il n’était pas peu fier d’avoir pu acquérir, à l’âge de 16 ans, une toile de Courbet pour 400 francs et il vouait un culte extraordinaire au peintre au point de lui rendre hommage à plusieurs reprises au travers de ses propres toiles ; il pouvait parfois se montrer quelque peu taquin lorsqu’il se rendait chez des collectionneurs : «Il est beau votre Modigliani, mais qui l’a peint ?», et quand un jour, il a repéré l’existence de faux Chambon chez certains antiquaires, avec son fidèle ami Jackie W. Nyffeler (devenu aujourd’hui le Président de la Fondation Emile Chambon), il a réagi de façon amusée : «On ne copie pas un célèbre inconnu» !
Quant à son style et son inspiration, Jean de Fontanès (critique d’art) déclarait au sujet de l’artiste peintre : «Chambon n’est pas l’homme des expériences de rupture, il est au contraire l’homme des permanences, le défenseur des continuités historiques, et c’est la tradition même de son art». Chambon considérait, quant à lui, que «tout peintre se doit d’être fidèle à lui-même, de suivre sa propre voie et d’exprimer les choses telles qu’il les ressent plutôt que de se ruer aveuglément dans le sillage de ceux qui font fi du passé et de ses enseignements en vue de découvrir de nouveaux horizons».
Au fil des années, Chambon a affiné son style et a assoupli sa technique et s’est attiré l’admiration du poète Henri Ferrare. Il a toujours tenu à exprimer ce qu’il a voulu à travers son travail, et a su tracer le chemin qui se voulait être le sien, et ses grands maîtres auront été Rubens, Rembrandt, Velasquez et Zurbarán. Il a également admiré les peintres Jean-Louis Gampert et Alexandre Cingria, et bien d’autres encore.
Philippe Clerc, historien de l’art, a réalisé un travail magistral en nous offrant cette monographie. Il a su parfaitement doser œuvres peintes et écriture, illustrer le propos, tantôt par un dessin, tantôt par une peinture et, soucieux du détail, désireux de restituer un portrait du peintre aussi fidèle que possible, il a su nous faire défiler la vie d’Émile Chambon, de façon magique et réaliste. Un véritable alchimiste !
Valérie DEBIEUX (2013)



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