"Füssli : entre rêve et fantastique", Musée Jacquemart-André, Institut de France (2023)
- Valérie DEBIEUX

- 20 janv.
- 2 min de lecture

Johann Heinrich Füssli, le veilleur des songes
Il y a des peintres qui rassurent. D’autres qui décorent. Et puis il y a Johann Heinrich Füssli, dont l’œuvre ne cherche ni le confort ni l’harmonie, mais l’ébranlement. Regarder Füssli, c’est accepter d’entrer dans une zone trouble, là où les rêves s’inquiètent, où les corps se tordent sous l’effet de forces invisibles, où l’âme se met à parler plus fort que la raison.
Né à Zurich en 1741, d’abord destiné à la théologie, Füssli bifurque vers l’art comme on cède à une obsession. Très tôt, il comprend que la peinture peut être un langage de l’inconscient avant l’heure. Bien avant Freud, bien avant le symbolisme, il ose représenter ce qui échappe : le cauchemar, la peur nocturne, le désir refoulé, la fatalité.
Peindre ce que l’on ne voit pas

Son œuvre la plus célèbre, Le Cauchemar, agit comme un seuil. Une femme abandonnée au sommeil, un incubus accroupi sur sa poitrine, un cheval spectral surgissant de l’ombre : la scène ne raconte pas une histoire, elle déclenche un trouble. Füssli ne peint pas un rêve, il peint l’expérience du rêve. L’instant où le corps dort mais où l’esprit suffoque.
Chez lui, les proportions sont volontairement faussées, les muscles tendus jusqu’à l’excès, les gestes théâtraux. Tout est exagération, car l’âme humaine l’est aussi. Shakespeare, Milton, la mythologie antique nourrissent son imaginaire, mais Füssli ne les illustre jamais servilement : il les interprète, comme on interprète un songe au réveil, avec une part de fièvre et d’incertitude.
Un romantique avant le romantisme
Füssli est inclassable. Trop sombre pour le néoclassicisme, trop visionnaire pour les Lumières, il annonce le romantisme sans s’y enfermer. Il influence Goya, Blake, les symbolistes, et jusqu’aux surréalistes. Son œuvre est un pont jeté entre le XVIIIᵉ siècle rationnel et les gouffres intérieurs du XIXᵉ.
Ce qui frappe, encore aujourd’hui, c’est son audace : peindre la peur féminine, la violence du désir, la folie latente, la nuit de l’âme. Rien n’est décoratif. Tout est nécessité intérieure.
Un livre pour entrer dans la nuit

L’ouvrage publié par le Musée Jacquemart-André est bien plus qu’un catalogue d’exposition. C’est une traversée. Textes érudits mais accessibles, reproductions somptueuses, dessins préparatoires, analyses iconographiques : le livre permet de suivre Füssli au plus près de son geste et de sa pensée.
On y découvre un artiste intellectuel, lecteur vorace, théoricien de l’art, mais aussi un homme hanté par ses propres visions. Le musée ne cherche pas à l’adoucir ; au contraire, il assume l’étrangeté, la noirceur, la modernité troublante de son œuvre.
Pourquoi lire, pourquoi regarder Füssli aujourd'hui ?
Parce que Füssli nous parle encore. De nos peurs nocturnes. De nos tensions intérieures. De cette part obscure que notre époque, saturée d’images lisses, préfère souvent ignorer. Il nous rappelle que l’art n’est pas toujours là pour apaiser, mais parfois pour révéler.
Ouvrir cet ouvrage, c’est accepter de se perdre un peu — et peut-être de se comprendre davantage. Comme dans un rêve dont on ne sort jamais tout à fait indemne.
Valérie DEBIEUX (20 janvier 2026)



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