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"Une vie d'écriture consacrée à l'amour des mots", entretien avec Paul Fournel

Dernière mise à jour : 4 juin



« Paul Fournel, né à St-Étienne en 1947, parcourt le monde pour gagner sa vie et les formes littéraires pour lui donner son sens. Romancier, nouvelliste, poète et dramaturge, il est le troisième Président de l’Oulipo. Le dimanche, il est également cycliste.

 

Il a, entre autres prix littéraires, reçu le Prix Goncourt de la nouvelle en 1989 pour son recueil de nouvelles Les Athlètes dans leur tête, et reçu le Prix Renaudot des lycéens en 1999 pour son roman Foraine.

 

Paul Fournel a également été éditeur chez Hachette, à l’Encyclopædia Universalis, chez Honoré Champion, chez Ramsay, puis chez Seghers. Il a occupé ensuite des postes d'animation culturelle comme directeur de l'Alliance française de San Francisco (1996-2000), attaché culturel de l'ambassade de France au Caire (2000-2003) puis à Londres (2006-2010) et directeur littéraire du Centre régional des lettres de Languedoc-Roussillon. Il a également été président de la Société des gens de lettres (1992-1996) ».

 

Son nouvel opus, « Humeurs badines » vient de paraître aux Éditions dialogues.

 

*

 

Valérie Debieux : Paul Fournel, quel a été l’élément déclencheur vous incitant à écrire ? 

 

Paul Fournel : Incontestablement la lecture. Ce sont mes lectures d’enfance qui m’ont conduit sur le chemin de l’écriture, « naturellement », dirais-je, comme si l’écriture était le prolongement inévitable de la lecture.

            Durant mes premières années de lecture intensive, pendant mon enfance stéphanoise, deux librairies qui ont été décisives dans mon destin d’aspirant écriveron. La grande et la petite.

            La grande était celle des Plaine, père et fils. C’était la librairie du lycée, célèbre dans toute la ville. Les deux libraires étaient connus comme des loups blancs et pas un lycéen ne leur échappait. C’était ma librairie des listes de rentrée des classes, ma librairie des besoins urgents à la sortie des cours, ma librairie savante. C’est là que je venais aussi, en compagnie de mes professeurs de français, pour garnir les rayons de nos bibliothèques de classe. Il faut dire que j’avais une connaissance quasi encyclopédique du catalogue des bibliothèques Verte et Rose qui formaient alors le gros bataillon de la lecture enfantine. Je savais tout du Club des Cinq, de Fantômette, des Six Compagnons et des versions (hélas) abrégées des Trois Mousquetaires. Il va sans dire que j’ignorais alors que c’est à cette fameuse bibliothèque Rose que je ferais quelques années plus tard, mes premiers pas dans l’édition en compagnie de mon complice Jean-Pierre Enard.

            Les Plaine étaient notre providence car leurs rayons étaient assez grands pour accueillir la plupart de nos rêves et, le cas échéant, Jacques s’occupait de nous dénicher les trésors que nous recherchions. Ces passages dans la librairie dont je connaissais les recoins tissaient entre mes profs de français et moi une complicité qui ne se démentait pas au fil des ans (même si le choix des titres marqua une très nette évolution au cours des années).

            Mon autre librairie, la petite, était celle de Monsieur et Madame Romano, au 29 de la rue Gambetta où j’habitais. Monsieur Romano enseignait l’anglais au lycée Mimard et relayait sa femme à la librairie lorsqu’il avait donné ses cours. Sans doute avait-il passé un accord avec mon père (qui vendait, lui, des livres de luxe que je ne lisais pas), ou avec ma mère (qui, lorsqu’elle avait fini de coiffer, était une énorme lectrice), toujours est-il que j’avais le droit d’entrer dans la boutique par la petite porte qui s’ouvrait dans l’allée de l’immeuble (je vivais alors dans une traboule) et d’y prendre tout ce que je voulais. J’ai ainsi appris à lire les livres sans leur casser le dos. Une fois lus, ils regagnaient leur rayon, comme si rien ne s’était passé.

            Monsieur Romano, avec son air de ne pas y toucher, guidait mes lectures de petit bonhomme, il me conseillait ceci ou cela, m’invitant à laisser tomber si cela ne me plaisait pas ou, au contraire, à avancer quelques pas plus loin dans ma lecture, pour voir...

            Un jour, sans doute était-ce à l’automne de 1959, l’année de mes douze ans, il me tendit un livre qui venait juste de paraître chez Gallimard. « Tiens, me dit-il, tu devrais lire celui-là. Il pourrait te plaire. » Il s’agissait de Zazie dans le métro. Douze ans plus tard, j’écrivais ma Maîtrise sur Raymond Queneau, je faisais sa connaissance, il m’embauchait comme esclave de l’Oulipo et publiait mes premiers livres. Il avait raison : c’est bien en lisant qu’on devient écriveron.

 

 

Valérie Debieux : Vous êtes un auteur à multiples facettes. Que l’on se tourne vers votre parcours de vie, vos centres d’intérêt, ou encore vos formes d’écriture, il se dégage un sentiment d’universalité. Quelles choses n’avez-vous pas encore accompli que vous rêveriez de faire ?

 

Paul Fournel : Je voudrais continuer à explorer des formes existantes d’écriture – faire revivre certaines formes anciennes de poèmes, solidifier des formes récentes qui méritent postérité (Morale élémentaire, térine, joséphine etc.) – et puis tenter d’inventer des formes neuves de récits, des manières nouvelles de dire autrement, de raconter autrement afin de raconter autre chose, de ruser avec les choses déjà dites et les manières de les dire. Explorer. Ce désir de contraintes je le partage avec mes compagnons de l’Oulipo qui sont tous des goûteurs de formes, des chercheurs et des trouveurs dont l’énergie et la fécondité sont mes moteurs.

 

 

Valérie Debieux : Les nominations, les titres honorifiques, les distinctions, ornent le jardin de votre existence. Les artistes vivant souvent dans le doute, ces récompenses, dûment méritées, ont-elles contribuées à alléger le poids du doute que traversent, de façon générale, les écrivains ?

 

Paul Fournel : Je prends chaque marque de reconnaissance comme un bonheur du jour. Il est vrai que j’ai été gâté et que j’ai reçu nombre de prix de toutes sortes, certains m’ont laissé un souvenir très vif : la remise du Goncourt de la nouvelle dans le cadre du festival de St Quentin, avec tous mes amis nouvellistes autour de moi, était un bien joyeux moment, tout comme la remise du prix Louis Nucéra avec mes amis cyclistes. Le grand prix de littérature sportive pour mon « Anquetil tout seul » sous un soleil radieux à Saumur… mais je dirais que tout cela a bien peu à voir avec le doute qui est une des fondations du travail d’écrire. L’histoire de la littérature est pleine de livres primés que l’on oublie, d’Académiciens qu’on ne lit plus… Tout cela est l’écume des jours, écume dorée parfois, mais écume. Le doute doit toujours être là. Il est lourd à porter parfois, mais il est le moteur secret du travail. Je pense que même si on créait un Grand Prix du Doute, il ne guérirait personne du malheur de n’être que soi devant sa feuille ou son écran.

 

 

Valérie Debieux : Vous avez également exercé la profession d’éditeur. Quelles sont les découvertes littéraires qui vous ont le plus marqué ?  

 

Paul Fournel : Ce qui m’a intéressé d’abord dans mon travail d’éditeur, c’était de maintenir un équilibre entre mes goûts littéraires (et ceux de mon équipe) et les nécessités économiques du fonctionnement d’une maison. « Faire la paie pour pouvoir faire les livres ». Pour quelqu’un qui avait une formation littéraire c’était une belle école de travail et de vie.

            Ensuite, le plus grand bonheur était évidemment de découvrir des talents : de publier les premiers textes de Jacques Jouet, de Pierre Charras, de Jean-Noël Blanc, d’Alice Farrow, de Georges Kolebka et de tant d’autres. Le bonheur de travailler avec des auteurs confirmés comme Jacques Roubaud, Jacques Bens, Marcel Bénabou, Alain Demouzon ou Jean-Marie Le Clézio. Le bonheur de voir arriver les livres de l’imprimerie et de se dire qu’ils existent et qu’ils vont pouvoir faire leur chemin.

            Et puis il y a eu le grand plaisir de créer toutes les collections de cinéma chez Ramsay et notamment la collection Ramsay-poche-cinéma qui mettait à la portée de tous les plus grands livres écrits sur le 7e art. Le bonheur de travailler avec François Truffaut sur son Hitchcock…

            Et je ne peux pas oublier le complexe plaisir de gérer un des plus gros succès du siècle passé, « La bicyclette bleue » de Régine Deforges. Plaisir complexe parce que soudain tout s’inverse et les problèmes changent de nature, on s’arrache l’auteur, on s’arrache ses livres. De demandeur on devient demandé et le travail bascule dans un nouvel univers.

 

 

Valérie Debieux : Vous avez notamment travaillé à San Francisco et au Caire. Qu’est-ce que vous avez le plus apprécié en vivant à l’étranger ?

 

Paul Fournel : Ce que j’ai le plus aimé c’est d’avoir la chance de travailler à l’étranger. Je n’ai pas une âme de touriste. L’idée de « faire » l’Egypte ou la Thaïlande ne m’intéresse pas du tout, en revanche, aller travailler ailleurs est une fête. Les gens se révèlent dans le travail et leur vérité affleure. C’est un moyen de les deviner, de les approcher et de tenter de les comprendre. Il est évident que les plaisirs de San Francisco n’ont rien à voir avec ceux du Caire. À San Francisco, j’avais l’impression d’être chez moi et j’ai mis quelques mois à comprendre que je me trompais, au Caire, en revanche, j’étais vraiment ailleurs, dans un monde que je devais apprendre vite pour être efficace.

En Californie, je parlais la langue, en Égypte j’étais parfaitement « Lost in translation ».

Les deux expériences ont été enrichissantes, différentes, passionnantes le plus souvent et quelques fois harassantes. De San Francisco j’ai rapporté des poèmes (« Toi qui connais du monde »), du Caire de courtes proses (« Poils de cairote »).

Dans les deux cas, à quelques milliers de kilomètres, j’avais l’impression de pouvoir poser sur la France un regard neuf et lointain, ce qui n’était pas le moindre de mes plaisirs.

 

 

Valérie Debieux : Vous qui avez une large expérience dans le milieu littéraire, quels conseils donneriez-vous à un écrivain qui démarre ?

 

Paul Fournel : D’écrire, bien sûr et de garder au cœur et à l’esprit que tous les chemins d’écriture existent. L’essentiel est de se convaincre que le bon chemin est celui du travail du texte et que rien ne se passe en dehors de lui. Il n’y a pas de romans et de poèmes rêvés. Il y a le travail obstiné et calme, celui qui rend possible les moments de vrai bonheur. Il faut tenir à distance les idées romantiques que l’école transporte à loisir et écrire au plus près de soi-même, au plus loin des modèles.

Ensuite, la bataille avec le monde de l’édition et les lecteurs peut commencer. Elle est une autre histoire, un autre projet, presque celui d’une autre femme, d’un autre homme.

 

 

Valérie Debieux : Votre dernier ouvrage, « Humeurs badines », une œuvre comportant quatorze nouvelles érotiques et une dernière partie intitulée « Brèves de sexe », vient de paraître, aux éditions dialogues. Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’écrire des nouvelles « polissonnes » ?

 

Paul Fournel : Tout est parti de l’idée de jouer avec une anagramme de mon nom que j’aime bien qui est « Profane Lulu ». J’ai trouvé que cela sonnait comme un pseudo marrant. La tradition des pseudos étant vive dans le domaine de l’érotisme, j’ai écrit quelques nouvelles érotiques que j’ai publiées sur le nom de Profane Lulu et sous le titre de « Manières douces ». Ce n’est rien d’autre que ce recueil (confidentiel) qui reparaît aujourd’hui sous mon nom et sous le titre « Humeurs badines » que mon éditeur a préféré.

            Je n’ai pas fait ce recueil dans un esprit de dévoilement où pour entériner l’idée commune que l’érotisme doit circuler sous le manteau, je pense exactement le contraire et dans mes autres livres, le sexe est présent chaque fois que cela me paraît nécessaire, comme une donnée de base de la vie de mes personnages (et de la vie tout court).          L’érotisme est plutôt là pour thématiser le recueil, comme les petites filles dans « Les petites filles respirent le même air que nous », comme les sportifs dans « Les athlètes dans leur tête ». C’est un terrain de jeux qui en vaut d’autres. L’érotisme que je mets en action n’est pas du tout « à la limite », il ne s’agit pas d’une exploration des gouffres ou des frontières sombres de la sexualité, pas de sadomasochisme, pas de pédophilie, pas de zoophilie, mais simplement du sexe joueur, du sexe à lire avec un sourire (j’espère) et parfois une petite envie de réfléchir (ou de se souvenir), et, pourquoi pas, une petite envie d’inventer. Le sexe est un lieu de création qui en vaut bien d’autres.

 

 

Valérie Debieux : Vous qui passez d’une forme d’écriture à l’autre, quelle est celle qui vous convient le mieux ? Théâtre, roman, nouvelle ou poésie ?

 

Paul Fournel : Par facilité, je dirais « la prochaine que je vais expérimenter ». Par souci de vérité, je répondrais que la brièveté est au centre de mon travail. Soit sous forme directe (poèmes courts, nouvelles) soit sous forme indirecte dans le traitement fragmentaire de textes longs : les éclats d’œil d’ « Un homme regarde une femme », les billets quotidiens de « Poils de cairote », les courts chapitres binaires de « Chamboula »… Cette brièveté me permet de faire s’entrechoquer des éléments disparates qui ne procèdent pas « naturellement » les uns des autres, de créer des liens inattendus, des surprises : ici on retrouve un personnage qu’on ne s’attendait pas à voir, là une situation fait écho à une plus lointaine dont on se souvient soudain, ici encore un enchaînement illogique du récit fabrique de toutes pièces un autre lien logique auquel on n’avait pas songé. Cette brièveté est un outil de surprise et, pour moi, le moyen de raconter autrement.

 

 

Valérie Debieux : Une vie d’écriture, consacrée à l’amour des mots. Selon vous, quels sont les instants les plus radieux que constitue la vie d’un écrivain ?

 

Paul Fournel : Tous les gens qui écrivent, et tous ceux qui n’écrivent pas mais en ont entendu parler, connaissent la fameuse « angoisse de la page blanche », cette terreur vertigineuse qui saisit chaque matin celle ou celui qui doit écrire, cette peur de soi-même et du vide, ce tremblement devant la responsabilité du texte…

            À ce réel vertige, je voudrais opposer ce qui est mon vrai bonheur d’écrivain : « le bonheur de la page noire ». La page est devant vous, écrite. Il y a quelque chose là où il n’y avait rien quelques heures plus tôt et vous allez pouvoir redevenir lecteur. C’est le moment du vrai bonheur. Vous avez écrit.

            À celui-ci, tout privé, tout secret, je voudrais en ajouter un autre qui est celui du compagnonnage que m’a donné l’Oulipo depuis mon tout jeune âge (j’y suis entré en 1971 alors que je n’avais que 24 ans), je partage le travail d’écrire avec les oulipiennes et les oulipiens. Dans ce métier de solitaire, avoir la chance de voir travailler au jour le jour des hommes et des femmes de la trempe de Queneau, Calvino, Roubaud, Perec, Jouet ou Garréta (pour n’en citer que quelques-uns) est en soi un bonheur. Celui du partage des difficultés et des plaisirs, celui de constater que le métier est difficile pour tous et que chacun y a son propre chemin.

 

 

Valérie Debieux : Je vous laisse le mot de la fin…

 

Paul Fournel : Merci Valérie.



Entretien mené par Valérie DEBIEUX (mars 2014)

 

 

Ses publications :

 

-     Clefs pour la littérature potentielle, 1972

-     L’Equilatère, 1972, Gallimard. Roman

-     L’Histoire véritable de Guignol, 1975

-     Les Petites Filles respirent le même air que nous, 1978, recueil de nouvelles

-     Les Grosses Rêveuses, 1981

-     Les Aventures très douces de Timothée le rêveur, 1982

-     Un rocker de trop, 1982

-     Les Athlètes dans leur tête, 1988, Ramsay,

rééd. Point-Seuil.

Recueil de nouvelles adaptées en pièce de théâtre pour le comédien

André Dussollier en 2006,

Prix Goncourt de la nouvelle en 1989,

Prix FNAC, Grand Prix de littérature sportive 1988

-     Un Homme regarde une femme, 1994

-     Le Jour que je suis grand, 1995

-     Guignol, les Mourguet, 1995

-     Pac de Cro détective, 1997

-     Toi qui connais du monde, poèmes, 1997

-     Alphabet Gourmand, 1998, avec Harry Mathews et Boris Tissot.

-     Foraine, 1999, Seuil. Roman Prix Renaudot des lycéens 1999

-     Besoin de vélo, 2001, Seuil. Essai

-     Timothée dans l'arbre, 2003, Seuil Jeunesse, roman jeunesse

-     Poils de cairote, 2004, Seuil, collection Fiction & Cie

-     Les Débuts de la colonie, 2005

-     La Table de nain, 2005

-     A la ville à la campagne, 2006

-     Tables fournelliennes, 2006

-     Chamboula, 2007, Editions du Seuil, roman

-     Les Animaux d'amour, 2007, Le Castor Astral.

-     Les Mains dans le ventre & Foyer jardin, 2008, Actes-Sud, Théâtre

-     Méli-Vélo, 2008, Seuil

-     Courbatures, 2009, Seuil, recueil de nouvelles

-     Manières douces sous le nom Profane Lulu, 2010,

Dialogues, recueil de nouvelles,

Rééd. 2014, sous le titre Humeurs badines et sous la signature PF.

-     La Liseuse, 2012, P.O.L, roman

-     Anquetil tout seul, Seuil, 2012, récit

-     Jason Murphy, P.O.L., 2013, roman

-     Le Bel Appétit, P.O.L, 2015, roman

-     Avant le polar : 99 notes préparatoires à l’écriture d’un roman, Éditions Dialogues, 2016

-     Faire guignol, P.O.L, 2019

-     Jeune-Vieille, P.O.L, 2021

-     Attends voir, P.O.L, 2022

-     Le livre de Gabert, P.O.L, 2023

- Imagine Claudine, P.O.L, 2024

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