"Málaga, une ville qui se lit à ciel ouvert : sur les pas des poètes, des imprimeurs et des rêveurs", Valérie Debieux
- Valérie DEBIEUX

- 11 juil.
- 4 min de lecture

Il est des villes qui se visitent. D'autres qui se contemplent. Málaga, elle, se lit.
Il suffit de quitter la Plaza de la Marina, de laisser derrière soi le port baigné de lumière, puis de remonter les rues jusqu'à la calle Cervantes. Une balade de près de trois heures. Mais une traversée de plus de deux siècles de création littéraire.
Ici, les pierres ont de la mémoire.
Chaque rue semble retenir un vers, chaque façade une conversation oubliée, chaque place l'écho d'un poème que le vent venu de la Méditerranée refuse d'emporter.
Mon parcours commence avec José Moreno Villa, écrivain, poète, historien de l'art et peintre, figure discrète mais essentielle de la culture espagnole. Né à Málaga en 1887, il appartient à cette brillante génération d'intellectuels qui voulut réinventer l'art et la littérature espagnols. L'exil le conduira au Mexique après la guerre civile, comme tant d'autres, mais son regard demeurera toujours tourné vers sa ville natale.
Quelques rues plus loin surgit une autre présence, plus silencieuse encore : celle de Vicente Aleixandre, futur prix Nobel de littérature en 1977. Né lui aussi à Málaga, il allait devenir l'une des voix majeures de la poésie espagnole contemporaine. Sa poésie explore l'amour, la nature, le destin humain avec une intensité presque cosmique. En parcourant ces rues, on comprend que la lumière de l'Andalousie ne l'a jamais quitté.
Puis vient un lieu presque mythique.
L'Imprenta Sur.
Ce nom résonne comme une promesse.
Derrière ces murs s'est jouée une part décisive de l'histoire de la poésie espagnole du XXᵉ siècle. Fondée en 1925 par Emilio Prados et Manuel Altolaguirre, deux jeunes poètes malaguènes, cette imprimerie artisanale devint rapidement bien davantage qu'un simple atelier typographique.
C'était un laboratoire d'idées.
On y composait les textes lettre après lettre, on y choisissait les papiers avec soin, on y imprimait des ouvrages où la beauté de l'objet répondait à celle des mots. Chez ces imprimeurs-poètes, l'encre possédait la même valeur que les vers.
L'année suivante naissait Litoral.
La revue allait bouleverser les codes de l'édition poétique en Espagne. Son élégance typographique, son audace graphique et la qualité exceptionnelle de ses auteurs en firent rapidement une publication de référence. Federico García Lorca, Rafael Alberti, Luis Cernuda, Jorge Guillén, Pedro Salinas ou encore Vicente Aleixandre y publièrent leurs textes. La poésie cessait d'être seulement lue ; elle devenait également un objet d'art.
Presque un siècle plus tard, Litoral continue d'exister.
Rare sont les revues capables de traverser le temps avec une telle fidélité à leur esprit d'origine. La preuve qu'une aventure éditoriale peut devenir un patrimoine vivant.
En poursuivant ma marche, je pense à María Rosa de Gálvez, née à Málaga en 1768. Dramaturge, poétesse, essayiste, elle fut l'une des très rares femmes de son époque à vivre de sa plume. Dans une Espagne encore profondément marquée par les conventions sociales, elle osa écrire pour le théâtre, défendre la liberté intellectuelle et offrir aux héroïnes une place nouvelle sur la scène. Longtemps oubliée, elle retrouve aujourd'hui la reconnaissance qu'elle mérite.
Le parcours conduit ensuite devant le Centre culturel Generación del 27, gardien de cette extraordinaire aventure littéraire. Ce lieu perpétue l'héritage de ces écrivains qui, autour de 1927, renouvelèrent profondément la poésie espagnole. On y mesure combien Málaga fut bien davantage qu'une ville de passage : elle fut un véritable foyer de création.
Puis vient le Café Chinitas.
Impossible d'évoquer ce lieu sans entendre résonner les vers de Federico García Lorca, qui l'immortalisa dans son célèbre Poema del cante jondo. Pendant des décennies, artistes, écrivains, chanteurs et intellectuels s'y retrouvèrent dans une atmosphère où le flamenco côtoyait la poésie. Les conversations devaient s'y prolonger bien après minuit, au rythme des guitares et des débats passionnés.
En poursuivant vers l'est, la ville change peu à peu de visage.
Le Cimetière anglais, paisible et romantique, apparaît derrière ses murs couverts de végétation. Ici reposent voyageurs, savants, artistes et diplomates venus de toute l'Europe. Le silence y possède une douceur presque britannique, mais la lumière demeure résolument andalouse.
Quelques centaines de mètres plus loin surgit l'élégante silhouette du Gran Hotel Miramar.

Depuis son inauguration en 1926, cet hôtel prestigieux a vu défiler aristocrates, écrivains, artistes et voyageurs du monde entier. Ses terrasses semblent encore attendre les conversations littéraires d'autrefois, lorsque les grands hôtels étaient aussi des salons où se croisaient les idées, les langues et les cultures.
À mesure que j'avance vers la calle Cervantes, je prends conscience que ce parcours n'est pas seulement une succession de lieux.
C'est une immense fresque.
Les poètes répondent aux imprimeurs. Les éditeurs dialoguent avec les dramaturges. Les cafés prolongent les revues littéraires. Les jardins répondent aux cimetières. Les bâtiments racontent autant que les livres.
Tout semble relié par un même fil invisible : celui de la création.
On comprend alors pourquoi Málaga n'est pas uniquement la ville de Picasso.
Elle est aussi celle de Moreno Villa, d'Aleixandre, d'Altolaguirre, de Prados, de María Rosa de Gálvez, de Litoral, de l'Imprenta Sur et de cette brillante Génération de 1927 qui fit entrer la poésie espagnole dans la modernité.
Marcher dans Málaga, c'est finalement parcourir une bibliothèque sans murs.
Les livres y ont pris la forme des rues.
Les poèmes se cachent derrière les façades.
Et le voyageur découvre, presque sans s'en apercevoir, que la ville elle-même est devenue un immense texte, écrit à l'encre de la Méditerranée.
Valérie DEBIEUX (11 juillet 2026)
©Photographies Valérie Debieux



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